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Redécouverte d’une croix à Chaudes-Aigues

 

Au début du 19ème siècle, dans un contexte de démolition d’édifices majeurs (abbaye de Cluny, cathédrales de Cambrai et d’Arras, château de Marly…), Isidore Taylor dit le baron Taylor (futur Inspecteur Général des Beaux-arts), associé à des écrivains, des dessinateurs, des graveurs, conçoit une publication axée sur le patrimoine français. L’œuvre, « Voyages pittoresques et romantiques dans l’ancienne France », comporte 20 volumes, la publication s’est étalée de 1820 à 1878 mais est restée inachevée. Le volume dédié à l’Auvergne fut réalisé entre 1829 et 1833.

L’objectif de la publication est de retrouver les témoins monumentaux du passé national et de les faire connaitre. Grâce notamment à l’importance des images, l’ouvrage a permis la prise de conscience de la valeur du patrimoine. Victor Hugo dans sa célèbre lettre “guerre aux démolisseurs”, cite l’ouvrage du baron Taylor.

Parmi les lithogravures illustrant l’Auvergne, plus spécifiquement le Cantal, il est possible d’identifier une croix monumentale (calvaire) occupant une place publique à Chaudes-Aigues. L’évolution de la ville, notamment la disparation des maisons en plan de bois durant le 19ème siècle, rend relativement difficile l’identification du lieu. Le calvaire lui-même a disparu.

Pourtant, dans une ruelle de Chaudes-Aigues, adossée contre un mur de maison, il est possible de remarquer une croix composite associant plusieurs éléments distincts (deux fûts superposés, un fragment de croisillon, une croix métallique).
Le fragment de croisillon et son fût, sculptés dans une pierre volcanique, sont particulièrement ouvragés. Malgré les mutilations il est possible d’identifier :
un fût de section octogonale formant une cannelure torse ponctuée en partie sommitale d’une bague sculptée sur laquelle semble reposer un animal ( ?)
un croisillon dont seul subsiste la partie inférieure où sont sculptés deux personnages (moines ?) disposés autour d’une coupe à l’intérieur de laquelle semblent s’abreuver deux bœufs. Entre les deux personnages, debout sur une console disposée au dessus des deux têtes de bœuf, prend place un personnage drapé. Ce dernier, adossé au fût circulaire de la croix, représente probablement une Vierge à l’Enfant aujourd’hui acéphale et ayant perdu l’Enfant.
La face opposée, actuellement encastrée dans le mur de la maison contre laquelle la croix est adossée est également sculptée. En l’état il n’est pas possible d’identifier la scène. Traditionnellement il s’agit d’une représentation d’un Christ en croix entouré de part et d’autre de la Vierge et de Saint Jean.
La croix, attribuable au 16ème siècle, est une œuvre de grande qualité sans doute liée à une commande spécifique.

La silhouette générale du fragment du croisillon associé au détail de la partie sommitale du fût n’est pas sans rappeler la croix représentée sur la lithogravure illustrant Chaudes-Aigues dans « Voyages pittoresques et romantiques dans l’ancienne France ». A noter toutefois que la croix, dessinée de trois-quarts, montre la face présentant le Christ en croix.

L’identification du fragment de croix de Chaudes-Aigues à la croix représentée dans l’ouvrage du baron Taylor permet d’attirer l’attention sur un élément pouvant aujourd’hui passé inaperçu et pourtant suffisamment singulier pour avoir attiré l’œil des érudits du 19ème siècle. La destruction du calvaire suivie du démantèlement de la croix survenu après le passage des associés du baron Taylor illustre la fragilité du patrimoine, qui, malgré force de communication, n’est pas une chose acquise. Le patrimoine nécessite d’être partagé, d’être réinventé à chaque génération.

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crédit photos STAP Cantal